L’Histoire de SEGA 1/5 | Article

Cet article a été rédigé par Régis Monterrin pour le site terredejeux.net, il est ici reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur.

 

Prologue

Hagard, Irving Bromberg avance lentement. Ce matin d’hiver 1933, New York revêt son manteau de brouillard et les passants se pressent dans la rue pour rejoindre la chaleur de leurs bureaux. Sur les pavés gelés, les tracts dénonçant l’architecture toujours plus verticale de la ville s’amoncellent [1].

NEW YORK 1930

Comme pour soutenir cette cause, les cheminées fumantes des immeubles étouffent les quelques rayons s’extirpant des nuages. Au loin, on entend la sirène d’un bateau quittant le port, tandis qu’un policier manque de se faire renverser à l’angle de la Cinquième Avenue. Quelle que soit l’heure ou la saison, la « Big Apple » reste fidèle à elle-même : une véritable fourmilière débordant d’activité. Krach de 1929, Grande Dépression, le peuple américain survit tant bien que mal, mais n’étouffe pas pour autant ses idées de grandeur.

Le trentenaire, fils d’immigrés juifs ukrainiens, se trouve là. Presque perdu, cherchant une lueur à l’horizon. Se passant la main dans les cheveux, dont certains commencent à griser avec l’âge et le stress accumulé, Irving Bromberg sait qu’il est arrivé à une étape charnière de sa vie. Entrepreneur dans l’âme, comme pouvait l’être son paternel, l’américain a de tous temps baigné dans les affaires. Attiré par la gestion, il n’a goûté que subrepticement à l’adolescence. Pendant que les jeunes de son âge s’adonnaient au sport, lui, potassait des ouvrages spécialisés sur le business. Guidé par son géniteur, il a très vite compris les rouages du métier. A 24 ans, grâce à ses compétences et aux contacts familiaux, il est propulsé à la tête de la Greenpoint Motor Car Corporation. L’entreprise, spécialisée dans la vente de véhicules et de pièces mécaniques, doit faire face à une concurrence acharnée.

The_Brooklyn_Daily_Eagle_Sun__Nov_26__1922_

Dans le Brooklyn Daily Eagle, un journal local, les publicités automobiles fleurissent à chaque coin de page. À coups de grands encarts, chacun y va de sa réclame pour appâter le client. La petite société est noyée parmi d’autres enseignes, tandis que les gros du secteur se partagent le reste des annonces. À ses débuts, la compagnie est gérée par plusieurs directeurs. Aux côtés d’Irving Bromberg officient les bien-nommés F. Wachsman et A.B Horowitz, chacun apportant sa contribution afin de résister aux mastodontes de l’industrie.

Avec un capital de 10 000 dollars, elle parvient à subsister et déménage de Eastern Parkway pour s’installer sur la célèbre avenue de Manhattan, où sont concentrées les enseignes automobiles de la ville. En 1923, ses associés vendent leurs parts et il se retrouve seul à gérer Greenpoint Motor Car Corporation. Pendant plusieurs années, au prix de nombreux efforts et grâce à ses talents de financier, il parvient à faire prospérer son activité. Ce qui n’est pas une mince affaire. La période de prohibition est en cours depuis le 16 janvier 1920 et le trafic d’alcool finit par s’étendre à d’autres secteurs, dont celui de l’automobile qui est en plein boom. Malgré une période de récession qui durera deux ans, le pays profite d’une industrie frénétique, dont l’expansion semble sans limite. Le crime organisé, les politiciens véreux, les personnalités corrompues s’enrichissent tandis qu’une certaine frange de la population voit son pouvoir d’achat grimper. Durant sept ans, Bromberg résiste face aux acteurs les plus importants du milieu. De 1920 à 1929, la production industrielle augmente de 50 % et celle de l’automobile est quasiment multipliée par 3. Cet « American Way of Life » entraîne une bulle spéculative qui se traduit par le terrible krach boursier d’octobre 1929.

IRVING BROMBERG - 1930Lassé par un combat éreintant, Irving Bromberg décide de tout plaquer quelques mois plus tard pour se lancer dans le secteur porteur des distributeurs automatiques. Si la concurrence existe, elle n’est qu’un frémissement comparé à celle de l’industrie automobile. Et surtout, pour Irving Bromberg, cet appareil offre une diversité sans pareil. A l’époque, cela fait seulement quatre années que l’Américain William Rowe a inventé le premier distributeur de cigarettes. Motivé et certain d’y faire de bonnes affaires, le natif de New York donne naissance à une société en son nom : Irving Bromberg Co. (pour Company). Située au 5 Debevoise Street dans le quartier de Brooklyn, la petite entreprise développe rapidement un réseau. L’homme ne tarde pas à étendre son affaire aux grandes villes du Nord-est du pays : New York, Washington D.C, Boston… toutes sont abreuvées par les distributeurs d’Irving Bromberg. Co. Cigarettes, nourritures, boissons…[2] rien n’échappe au businessman ! Mais lui voit plus loin, beaucoup plus loin…

bromberg and co 1932

L’année 1932 marque un tournant dans l’Histoire d’Irving Bromberg Co. Cette année-là, WHIRL A ROUND - 1932 - IRVING BROMBERG COle gestionnaire élargit son activité et commence à distribuer des machines à sous. Deux d’entre elles, The New Hy-Money-Maker et Whirl-a-round, sont emblématiques de cette époque. S’apparentant à des pachinko, ce sont de superbes pièces de bois, soigneusement peintes et décorées. Exclusivement distribuées par Irving Bromberg Co., elles sont proposées à un tarif compétitif, 30 et 38 dollars, et connaissent un succès d’estime. La même année, la société de Bromberg s’offre un nouvel entrepôt au 2508 sur Amsterdam Avenue à New York et l’activité de l’entreprise fleurit de plus belle. A l’hiver 1933, un évènement considérable intervient sur le sol américain. Le 5 décembre, le 21ème amendement de la Constitution des États-Unis met un terme à treize ans de prohibition qui auront bouleversé la vie des citoyens. La lutte entre les Agents de la Prohibition et les gangsters fera près de 2 500 morts, sans compter les intoxications dues à la mauvaise qualité de l’alcool élaboré dans les distilleries clandestines (appelées les moonshines). Pendant des années, les « Speakeasies » (bars clandestins) se multiplient, tout comme les descentes de Police. Aussi, lorsque la fin de la prohibition est signée, le peuple américain (excepté les habitants du Kansas et du Mississipi qui devront attendre quelques années supplémentaires) retrouve une certaine forme de liberté… et un goût au divertissement. Une position rêvée pour la distribution de machines à sous.

 

 

Mais à cet instant précis, sur les pavés new-yorkais, l’homme revit un quotidien qui a été le sien pendant plus d’une décennie. Cela fait maintenant plus de six mois qu’il a quitté son Est natal et la ville qui l’a vu grandir et évoluer. Si la décision fut difficile, il est pourtant certain d’avoir fait le bon choix.

Au printemps 1933, Irving Bromberg s’est installé à Los Angeles. Née de la fusion avec SS Glaser of L.A, Irving Bromberg Co., située au 1034 W. sur 7th Street, lui permet de faire transiter la marchandise de la côte Ouest à la côte Est. Pour fournir un service de qualité, l’entreprise s’est entourée de partenaires de confiance situés aux quatre coins du pays. Au fil des mois, le catalogue n’a eu de cesse d’évoluer et propose dorénavant des dizaines de produits aux titres évocateurs : Airway, Aristocrat, Sky Ride, Wings… Le peuple américain, désormais libéré du « Volstead Act »[3], peut se divertir dans les bars et les places publiques. Ce matin-là, si Irving Bromberg est de passage à New York, c’est pour discuter des perspectives d’avenir d’Irving Bromberg Co. avec ses associés s’occupant de la maison-mère et de l’entrepôt new-yorkais[4]. Le trentenaire ne le sait pas encore mais il est sur le point de donner naissance à un empire qui va traverser les décennies…

______________________________
[1] Dans les années 30, la plupart des buildings célèbres de New York sont érigés et les critiques fusent. Certains architectes estiment que cette élévation vertigineuse conduit à des problèmes de sécurité, en plus d’empêcher la lumière d’atteindre le sol.
[2] C’est dans les années 30 qu’apparaissent les premiers distributeurs de sodas vendus dans des bouteilles.
[3] Le Volstead Act est le texte législatif qui permit de renforcer la politique de prohibition de 1919 à 1933. Il fut amendé le 17 février 1933.
[4] Ces discussions mèneront à la vente du bureau de Brooklyn à Leon Taksen, tandis que la Supreme Vending Company rachètera l’entrepôt new-yorkais.

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